Des écrans à l’assiette : comment réconcilier nos ados avec l’alimentation locale ? 

Source : Karacis Studio (2025). Une personne tenant une plante dans la main [Illustration]. Unsplash. https://unsplash.com/fr/illustrations/une-personne-tenant-une-plante-dans-la-main-RYPKIJdaxUg  

Alors que le temps passé sur les écrans atteint en moyenne quatre heures par jour chez les jeunes [1], des données actuelles suggèrent qu’environ un jeune sur quatre ne prend pas le temps de déjeuner le matin [2]. 

Ce désintérêt constaté pour la prise de repas chez les jeunes s'accompagne d’une dégradation importante de la qualité de leur assiette. Aujourd’hui, les fruits et légumes semblent avoir perdu la bataille au profit des produits ultra-transformés [3,4]. Qu'il s'agisse de boissons sucrées ou de plats industriels prêt-à-manger, ces aliments ultra-transformés se caractérisent par une surabondance de sodium, de sucre et de gras saturés [5]. Le constat est d’autant plus frappant au Québec: à peine le quart des adolescents consomment suffisamment de fruits et de légumes et cette proportion ne cesse de chuter [5, 7]. 

Les campagnes de sensibilisation classiques, qu’il s’agisse de diffusion des recommandations nutritionnelles, de messages préventifs, d’affichage, d’outils éducatifs en milieu scolaire ou campagnes médias, s’essoufflent [3]. Pour capter leur intérêt, il faudrait penser à changer de stratégie. Dans ce texte, je discuterai de l’idée suivante : Rendre l’alimentation santé tangible et désirable grâce à l’agriculture locale [8].

Parler à leurs convictions, pas seulement à leur santé.

Pour capter les jeunes, il faut d’abord comprendre ce qui les anime. Bonne nouvelle : une part croissante de cette génération a à cœur l’environnement [9].  Pour transformer cette sensibilité en action durable, oublions la théorie! Les adolescents apprennent par l’expérience concrète et valorisante [10]. 

 

Transformer les marchés publics en terrains de jeu 

 

Que ce soit en famille ou avec un organisme communautaire, visiter les marchés locaux, comme Jean-Talon, Atwater ou celui de votre quartier, c’est offrir le meilleur outil pédagogique qui soit. Au marché, on échange directement avec les producteurs [11]. C'est une excellente occasion pour les jeunes de connecter avec des passionnés qui partagent leurs valeurs environnementales. 

 

Remettre le goût et l’expérience au centre 

 

Pour l’agriculture locale, le goût est l’argument ultime : goûter, c’est l’adopter! Qui peut oublier le plaisir de croquer une pomme au verger ou la saveur d’une fraise fraichement cueillie?  Ce pouvoir de l’expérience concrète est d’ailleurs soutenu par la science. Les études indiquent que les projets axés sur le jardinage influencent positivement les jeunes. Non seulement ces initiatives permettent d’accroître leurs connaissances nutritionnelles [12] et leur autonomie en cuisine [13], mais elles améliorent aussi leurs attitudes envers les légumes [14], et mènent, dans plusieurs cas, à une augmentation réelle de leur consommation [13, 14].  

Le projet des Jardins des Patriotes à Montréal en est un bon exemple : la cour de l’école Louis-Joseph-Papineau a été transformée en un vaste laboratoire d’agriculture urbaine où les élèves cultivent, transforment et vendent leurs produits [15]. Plus qu’une activité d’horticulture, ce programme a démontré des retombés concrètes sur la persévérance scolaire, la pré-employabilité, le développement du sentiment d’appartenance, une baisse du taux d’absentéisme ainsi qu’une augmentation de la motivation générale chez les étudiants [16]. En plus d’améliorer la sécurité alimentaire du quartier en offrant un accès physique et économique à des aliments sains et nutritifs, ce projet démontre que c’est en mettant les mains à la terre que les jeunes reprennent le goût à ce qui se trouve dans leur assiette. 

 

Rendre le local trendy sur les réseaux  

 

Finalement, pourquoi ne pas utiliser les réseaux sociaux pour rendre l’agriculture locale « trendy ». La théorie de l’apprentissage social, élaboré par le psychologue Albert Bandura, suggère que les adolescents adoptent plus facilement des comportements valorisés par des figures auxquelles ils peuvent s’identifier [17]. Bien que peu d’initiatives axées spécifiquement sur l’agriculture locale soient documentées, la littérature récente montre que l’impact des réseaux sociaux dépend fortement du type de contenu et du créateur [18]. Si le simple marketing d’influence d’aliments sains s’avère peu efficace, l’exposition à des contenus axés sur la littérature alimentaire et le partage entre pairs permet d’augmenter l’intérêt pour les aliments sains et la consommation de légumes [18]. En collaborant avec des influenceurs populaires auprès des adolescents, il pourrait être envisageable de métamorphoser la visite de fermes ou le jardinage en une expérience stimulante et branchée. Cela pourrait aider à favoriser l’intérêt des jeunes envers la consommation d’aliments locaux.  

Le consommateur engagé de demain, c’est l’ado d’aujourd’hui 

En ciblant les adolescents, nous activons un puissant levier de changement. Investir dans leur éducation alimentaire aujourd’hui, c’est assurer la pérennité de notre agriculture locale.  

Et si le prochain marché public devenait une sortie en famille? Une simple visite, une pomme croquée directement au verger — ces petits moments peuvent suffire à faire naître chez nos ados un rapport plus sain et plus de fierté envers ce qui se trouve dans leur assiette. 

Alors, que faut-il retenir? 

  1. L’expérience plutôt que le discours. Un marché public, une autocueillette, un jardin à l’école : ce sont ces moments concrets qui pourraient aider les ados à reconnecter avec ce qui se retrouve dans leur assiette, possiblement davantage que les campagnes de sensibilisation classique.  

  2. Le goût comme argument ultime. Croquer une pomme au verger ou une fraise fraîchement cueillie en dit souvent plus long que n’importe quel argumentaire! Goûter, c’est s’ouvrir à la richesse et à la complexité des saveurs, mais aussi reconnaître le savoir-faire, le temps et le travail humain qui donnent vie aux aliments, bien au-delà du simple produit exposé sur une tablette d’épicerie. 

  3. Rejoindre les ados dans leurs propres codes. Pour que le message résonne, il doit s’ancrer dans leurs valeurs et leurs canaux (réseaux sociaux, influenceurs), plutôt que de leur être imposé de l’extérieur.  

Références  

  1. Institut de la statistique du Québec. (2025, 23 avril). Les écrans et les jeunes au Québec. Gouvernement du Québec. https://statistique.quebec.ca/fr/actualite/ecrans-jeunes-quebec-2025 

  2. Institut de la statistique du Québec. (2024, 25 novembre). La santé physique et les habitudes de vie des jeunes du secondaire. Gouvernement du Québec. https://statistique.quebec.ca/fr/produit/publication/sante-physique-habitudes-vie-jeunes-secondaire 

  3. Marketing alimentaire : et si les ados avaient les qualités de leurs défauts. . . | 100˚. (s. d.). 100o. https://centdegres.ca/ressources/marketing-alimentaire-et-si-les-ados-avaient-les-qualites-de-leurs-defauts  

  4. Centre régional d’information pour l’Europe occidentale. (2024, 23 mai). Les jeunes mangent de plus en plus mal. UNRIC. https://unric.org/fr/les-jeunes-mangent-de-plus-en-plus-mal/ 

  5. Santé Canada. (2026, 4 mai). Limitez la consommation d’aliments hautement transformés. Gouvernement du Canada. https://www.canada.ca/fr/sante-canada/services/guide-alimentaire/explorez/recommandations-matiere-alimentation-saine/limitez-hautement-transformes.html 

  6. Littératie alimentaire : des apprentissages précieux pour l’autonomie des jeunes | 100˚. (s. d.). 100o. https://centdegres.ca/ressources/litteratie-alimentaire-des-apprentissages-precieux-pour-l-autonomie-des-jeunes-adultes#:~:text=Ils%20sont%20aussi%20pr%C3%A9occup%C3%A9s%20par,.%20%C2%BB%20Oui%2C%20mais%20comment%20?  

  7. Consommation de fruits et légumes chez les jeunes | INSPQ. (s. d.). Institut National de Santé Publique du Québec. https://www.inspq.qc.ca/indicateur/habitudes-de-vie/jeunes-secondaire-fruits-legumes  

  8. Allen, J. E., Rossi, J., Woods, T. A., & Davis, A. F. (2016). Do Community Supported Agriculture programmes encourage change to food lifestyle behaviours and health outcomes ? New evidence from shareholders. International Journal Of Agricultural Sustainability, 15(1), 70‑82. https://doi.org/10.1080/14735903.2016.1177866 

  9. Du Canada Statistique Canada, G. (2022, 7 avril). Chapitre 5 : Les jeunes et l’environnement. https : //www150.statcan.gc.ca/n1/pub/42-28-0001/2021001/article/00005-fra.htm.  

  10. Chan, H. H., Kwong, H. Y. C., Shu, G. L. F., Ting, C. Y., & Lai, F. H. (2021). Effects of Experiential Learning Programmes on Adolescent Prosocial Behaviour, Empathy, and Subjective Well-being : A Systematic Review and Meta-Analysis. Frontiers In Psychology, 12, 709699. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2021.709699  

  11. Caribou. (2023, 27 juin). 10 initiatives pour intéresser les enfants au locavorisme - Caribou. Caribou. https://cariboumag.com/articles/10-initiatives-pour-interesser-les-enfants-au-locavorisme/  

  12. Zeng, N., & Gallarza, M. (2022). P107 Effects of school gardens on children and adolescents: Systematic review. Journal of Nutrition Education and Behavior, 54(7, Suppl.), S69. https://doi.org/10.1016/j.jneb.2022.04.148 

  13. Davis, J. N., Spaniol, M. R., & Somerset, S. (2015). Sustenance and sustainability: maximizing the impact of school gardens on health outcomes. Public health nutrition, 18(13), 2358–2367. https://doi.org/10.1017/S1368980015000221 

  14. Ratcliffe, M. M., Merrigan, K. A., Rogers, B. L., & Goldberg, J. P. (2011). The effects of school garden experiences on middle school-aged students' knowledge, attitudes, and behaviors associated with vegetable consumption. Health promotion practice, 12(1), 36–43. https://doi.org/10.1177/1524839909349182  

  15. Laroche, A. (2023, 22 mars). L’agriculture urbaine enseignée aux ados [PDF]. MuscULo – Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation, Université Laval. https://musculo.fsaa.ulaval.ca/fileadmin/Fichiers/Nouvelles/TCNP_2023_03_022_26.pdf  

  16. Chabot C., Bilodeau A., Martin N. & Potvin L. (2022). La production des effets de l’action intersectorielle locale dans les milieux de vie: Le cas des Jardins des Patriotes de la Table Vivre Saint-Michel en santé. Chaire de recherche du Canada Approches communautaires et inégalités de santé. https://numerique.banq.qc.ca/patrimoine/details/52327/4541531?docref=EJRC9LeMeGIgygV9TfSViw   

  17. Heffernan, C. J. (1988). Social foundations of thought and action: A social cognitive theory, Albert Bandura Englewood Cliffs, New Jersey: Prentice Hall, 1986, xiii + 617 pp. Behaviour Change, 5(1), 37–38. doi:10.1017/S0813483900008238 

  18. Uclés-Torrents, M. D. M., Ruiz-Gamarra, G. E., & Aparicio-Martínez, P. (2026). Social Media Use, Affect, and Dietary Choices Across Age Groups-Insights from the Special Issue "The Impact of Social Media on Eating Behavior". Nutrients, 18(2), 335. https://doi.org/10.3390/nu18020335 

Josiane Piquette-Régimbald

Après plusieurs années comme professionnelle en gestion de projets, Josiane s’est réorientée vers la nutrition afin de suivre une passion qui lui tient à cœur. Son parcours lui a permis de développer un intérêt pour une approche humaine et adaptée de la nutrition, qui tient compte des besoins et de la réalité de chaque personne. Elle s’intéresse particulièrement aux comportements alimentaires des enfants et aux saines habitudes de vie. Adepte du spinning, de la randonnée et des voyages, elle est aussi une véritable épicurienne!

Suivant
Suivant

La sélectivité alimentaire (“picky eating”) : Mieux la comprendre pour mieux agir